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– Quelle est votre relation à la fiction? Dans vos articles, vous parlez beaucoup de paysages, d’objets, de la nature. Mais dans vos bandes, les événements arrivent toujours à quelqu’un, d’une manière ou d’une autre.

– Oui. Cela ne m’intéresserait pas tellement de faire des séries de plans sur des pierres ou des bambous, par exemple, comme des images bien sages. J’ai tourné certains plans de paysages seuls, mais vous avez raison, les gens reviennent toujours, il y a toujours un repère humain, au moins un repère d’identité.

Dans Choot-el-Djerid, ce petit point noir qui traverse l’écran, on sait que c’est une personne et non pas un animal, ou une petite pierre qui roule. On est connecté avec quelqu’un. Comme vous l’avez dit, les images donnent l’impression qu’on est à l’intérieur, plutôt qu’à l’extérieur. Elles ont toutes un rapport à la personne.

Je pense que toutes mes oeuvres sont narratives, elles ont quelque chose à voir avec le drame. Chott-el-Djerid en est un exemple frappant, à mes yeux. Je peux faire la démonstration que, dans une pièce où se trouvent cinquante personnes et où les moniteurs ne sont pas très grands, même si le point noir a l’épaisseur de quatre, ou cinq lignes sur l’écran, même si ce n’est en fait qu’une petite tache, il a une personnalité, et chacun, dans la pièce va suivre des yeux un point noir de cinq millimètres de diamètre pendant sa traversée du rectangle. C’est presque de la composition pour rétine, pour oeil, où on sait, pour presque chaque image, où l’oeil se posera.

C’est là le sens de ces images, et il s’exprime par une espèce d’action ou de résolution de la scène. Ce mode de structuration fait partie de notre système nerveux central. Le narratif a une origine biologique, que je cherche à approcher. Et du coup, cela ne m’intéresse pas de construire les choses comme pour un film, de simuler une situation.

- Donc selon vous, il y a une frontière, que vous ne voulez pas franchir, entre votre façon de travailler le narratif et des manières plus traditionnelles de raconter des histoires, comme au cinéma, avec des acteurs, etc.

– Vous savez, je n’ai pas forcément décidé de ne pas franchir cette frontière ( rires). Nous avons parlé du fait que j’apparaissais dans mes propres vidéogrammes parce que j’étais incapable de laisser quelqu’un d’autre le faire. Je n’aurais jamais pu dire à d’autres quelles pensées devaient les animer pendant qu’ils agissaient; même s’il ne s’agissait que de sortir, ou de s’asseoir, je sentais que je ne pourrais pas vraiment leur communiquer ce que je désirais obtenir: comme l’essence de l’acte lui-même. Mais ma présence sur l’écran était cependant une forme de « jeu » d’acteur. Si un jour, pour une bande, j’ai besoin d’être plus en dehors, si j’ai besoin d’utiliser des acteurs professionnels, de faire comme au cinéma, c’est-à-dire si je désire reconstruire un événement avec des gens, chorégraphier leurs mouvements, leur indiquer comment se conduire et que dire, je le ferai. Et puis je n’ai rien contre l’utilisation des mots ou du texte. Je ne l’ai pas fait jusqu’à présent: dans mon travail, le mot articulé n’est qu’un élément du paysage sonore.

– Et si Hollywood venait à vous, et qu’on vous demandait de faire un film, que feriez-vous?

– Euh, cela dépend. Si on me donnait l’occasion rêvée d’être entièrement maître de ma création, j’accepterais. J’ai été plusieurs fois contacté par des producteurs d’Hollywood, et le problème, c’est que quand ils regardent mon travail, ils le font dans l’optique de savoir ce qu’ils pourraient en tirer.

Plus précisément, ils ont tendance à regarder comment j’ai fait mon montage, ou quel genre de plans j’ai utilisés, pour découvrir de nouvelles techniques dont ils pourraient se servir pour eux-mêmes. Il est évident que pour moi, le travail sur les effets spéciaux n’est pas l’essentiel: les effets et les techniques sont là pour servir une idée. Mais ces idées ne disent rien aux gens de l’industrie du cinéma dès lors qu’elles ne sont pas présentées sur le mode traditionnel et normal de la narration.

 (Bill Viola, interview de 1984 lors d’un colloque à Montbéliard)

Je vous invite à faire un tour au Grand Palais jusqu'au 21 juillet, pour dé-couvrir les 20 oeuvres de Bill Viola. Le temps, la vie, la mort, la transformation : des thèmes majeurs, illustrés avec l'eau, le feu, la nature; éléments précieux pour ce vidéaste intemporel et métaphysique. Tout y est décomposé, décalqué, multiplié ou lasseré. Envoûtant.

Voyagez, j'espère, le coeur bien accroché.

Bill Viola au Grand Palais jusqu’au 21 juillet ici