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Critique :

Pour son onzième long métrage, Jia Zhang-Ke a souhaité brosser une fresque ambitieuse, dressant un constat à la fois saisissant mais également poignant sur une Chine dont l’histoire s’est emballée, une histoire qui a creusé les inégalités, à la fois une chronique mais aussi une uchronie puisque le récit s’étire de 1999 à 2025, sur trois générations, nous emmenant de Fenyang, la ville natale du réalisateur, aux rivages du Pacifique sur les côtes australiennes. Il avait montré, notamment dans « Touch of Sin » (2013) au travers d’images fortes tournées dans les villes du Shanxi, la réalité complexe de la société chinoise et d’un « miracle » économique en demi teinte.

Dans « Au-delà des Montagnes », Zhao Tao incarne Tao, une femme déchirée entre deux hommes que tout oppose. Ambition, désir et regard sur un monde en pleine mutation. Elle est très juste et semble saisie de sentiments contradictoires, à la fois séduite par l’esprit entreprenant de Zhang mais également par la douce résignation de Liangzi qui lui rappelle que si la société change, son corps reste « chinois ». Son choix est dans la ligne du pragmatisme et de la souplesse vantée en son temps par Deng Xiaoping pour qui « certains doivent d’abord devenir riches ! »

Cela intervient en fait pour son plus grand malheur. Et le fleuve Yang Tsé, sur les berges duquel elle venait tirer les feux d’artifice du renouveau, draine toute l’incompréhension qui la sépare de son fils de dix ans, Dollar, qu’elle a récupéré le temps du deuil de son propre père.

Jia a un sens du cadre qui raconte tout en subtilité la vie qui s’écoule, quoiqu’il arrive : cette gare qui rappelle certains plans chez Ozu où se croisent trois générations que tout sépare ; et ce vieil homme qui repart discrètement, en bicyclette le jour des obsèques du père de Tao, sur le bord d’une route.

Ce sens de la chronique s’appuie également sur une maîtrise aboutie de l’ellipse. Les trois parties du récit sont en fait liées par un souffle qui permet au spectateur d’imaginer en un instant l’invisible qui fut le quotidien de Tao, de Zhang, de Liangzi et de Dollar. Une histoire invisible dont l’enfant de Tao, symbole d’un capitalisme chinois devenu grand, voudrait se réapproprier les codes. Il porte au cou les clefs d’une demeure qui l’attend mais dont il ne sait plus où elle se trouve.

Une question reste ouverte. Sera-t-il le fils prodigue attendu par une mère qui danse déjà sous la neige ?

Arthur A.

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