Quel est ton premier souvenir de cinéma ?

Lawrence d’Arabie. C’est d’ailleurs ma première déclaration d’amour à un acteur. Je me suis levée de mon siège dans la salle et j’ai crié à l’écran : C’est mon prince ! Toute la salle a éclaté de rire, j’avais six ou sept ans. J’étais fascinée. Il a eu quelque chose de magique qui s’est opéré en moi.

Comment as-tu démarré ton métier ?

Il a démarré avec le théâtre de rue. Je travaillais beaucoup de mes mains, je faisais des vitrines, je fabriquais les décors des spectacles puis j’ai commencé à m’ennuyer au bout de dix ans de métier alors j’ai décidé d’explorer une autre piste : La comédie. Le premier spectacle dans lequel j’ai joué, la costumière m’a mis un truc sur le dos qui ne me plaisait pas du tout. Du coup, j’ai fabriqué mon propre costume, je suis revenue avec, les autres m’ont demandée où je l’avais trouvé et j’en ai pris pour dix ans.

Je n’ai pas de formation alors je me suis lancée en travaillant des matières peu probables, de la chambre à air, en passant par le papier. J’ai même fait de la sculpture sur costumes. C’était un terrain de jeu illimité. Je partage une phrase de John Malkovitch : « Le monde de la mode ne m’intéresse pas, mais les vêtements me passionnent ».

Le cinéma arrive à quel moment ?

J’y suis arrivée en dépannant une copine qui travaillait dans le cinéma et qui avait besoin d’un coup de main. Ça m’a plu. J’ai commencé en tant qu’habilleuse, dans le sillon d’une chef costumière. Le soir, je m’occupais de l’entretien des costumes pour que le lendemain tout soit prêt à l’heure. Le film suivant, on m’a proposée d’être chef costumière et comme je suis un peu kamikaze, j’ai dit oui. Je suis rentrée chez moi en me disant qu’il fallait que j’apprenne à nager !

Quand tu reçois un scénario comment travailles-tu ?

Je commence par une lecture la plus vierge possible. Je ne vais même pas voir les films du réalisateur. De là, je vais avoir un premier rendez-vous avec le réalisateur pour essayer de lui exposer mon point de vue, voir si cela coïncide avec le sien. La grande difficulté dans ce métier, c’est qu’on s’exprime en matières, en couleurs, et ce n’est pas toujours un vocabulaire très maîtrisé par les réalisateurs parce qu’ils ont parfois une conception beaucoup plus esthétique des choses. Ils vont défendre une idée dans leur écriture, ils ne vont pas forcément avoir cette projection de la mode ou du vêtement. Toute la complexité va être de chercher la profondeur du personnage car il y a une vraie analyse à faire, et à partir de là, je peux faire des croquis des personnages pour avoir un langage universel. Sur un croquis, on peut difficilement ne pas comprendre.

Avec Pascal Rabaté, je travaille sur des palettes de couleurs, je vais à des expositions, je recherche des ambiances, il n’est pas rare que je fasse référence à d’autres films. Toute cette matière converge ensuite vers quelque chose de cohérent. « Ni à vendre ni à louer » est quelque chose de très graphique. Le fait qu’il n’y ait pas de dialogue m’a obligée à montrer clairement la compréhension des caractères des personnages. Il fallait que cela ne soit pas un défilé. Il y a des techniques simples : Prendre deux personnages, avec l’usage d’une couleur très rouge chez l’un et très verte chez l’autre, parce qu’on sait que ce sont des couleurs complémentaires. En se rencontrant, il va y avoir une cohérence. A la lecture du scénario, se pose également la question du rythme sur la globalité du film… S’il y a une évolution des personnages dans l’histoire et s’il y a un point de bascule dans l’écriture du réalisateur. Comment on amène une palette de couleurs vers ce point et comment on s’en éloigne….

Est-ce que tu es confrontée parfois aux exigences des comédiens ou des réalisateurs ?

J’ai beaucoup plus d’exigences de la part des comédiens que des réalisateurs. Je me mets au service de la personne et je n’ai pas une ligne de conduite rigide. Les comédiens ont une image de la projection d’eux-mêmes très forte, ils n’acceptent pas toujours d’êtres enlaidis, de ne pas être à leur avantage. Il n’y a pas toujours un travail de leur part sur la psychologie du personnage. Quand j’ai une comédienne qui doit tenir un rôle de vendeuse dans une station-service et qu’elle veut s’habiller avec des chaussures à 200 euros la paire, ce n’est pas possible. Après j’essaye de trouver un compromis entre la réalité et le confort de la comédienne tout en ne trahissant pas le projet. Cela demande beaucoup de finesse et de patience. Je peux revenir avec la même proposition plusieurs fois et défendre la ligne de conduite du réalisateur. Par exemple sur « Ni à vendre ni à louer », l’un des comédiens (qui est un personnage très graphique) porte une casquette jaune, avec une teinture que j’ai créée. Il ne veut pas la mettre, il la trouve laide. J’insiste. Il la porte à contrecœur, jusqu’au jour où il voit les rushs du film et il comprend.

Est-ce que tu fabriques des costumes ?

Sur un film d’époque, oui. Sur du contemporain, non. On n’a pas le temps et ce n’est pas rentable. J’achète essentiellement et j’ai tout un réseau de chineurs. Donner une réalité au personnage, c’est aussi lui donner de la vie.

Est qu’il y a un film dont les costumes ont pu te marquer ?

Je suis assez intriguée par les films fantastiques, par leur inventivité car cela nécessite de créer de véritables univers dans lesquels il n’y a pas de repères réels. Mais les choses simples me touchent : dans « In the mood for love », le fait que la même robe apparaisse avec la même coupe dans 80 tissus différents, selon ce que le personnage va exprimer comme émotion, me fascine…

Un souhait pour ce métier ?

Pouvoir payer correctement les petites mains qui m’accompagnent. Je regrette cette inégalité. C’est un travail très dur. Il y a une vraie responsabilité qui repose sur nos épaules. S’il y a des erreurs de raccords par exemple, l’incidence est pour toute l’équipe. C’est aussi difficile de se confronter à la tension des comédiens. Il y a une vraie angoisse à gérer au quotidien sur le tournage. Un des déversoirs de tout ça, c’est le HMC (Habillage Maquillage Coiffure) .

Tes prochains projets ?

Le prochain film de Pascal Rabaté « Du goudron et des plumes », je suis en pleine préparation. Et je travaille avec quelqu’un qui prépare un court-métrage sur les réfugiés Afghans. J’aime bien me partager entre des premiers projets et des longs-métrages de réalisateurs plus confirmés. J’aime le regard, la prise de risque des débutants. J’ai toujours peur en partant sur un nouveau projet, petit ou grand. Le court-métrage est un exercice qui me permet de garder le moteur chaud entre deux longs-métrages.

Photo Www.domgarcia.com

Propos receuillis par Géraldine Lemaître Renault