Réalisatrice ultra-douée, artiste engagée, femme de culture, monstre sacré infatigable, Agnès Varda multiplie ses apparitions au gré de ses projets et de ses désirs du moment. Le vernissage de son exposition  « Triptyques Atypiques » chez Nathalie Obadia à peine terminé, voilà qu’elle s’apprête à remettre le César du meilleur documentaire vendredi soir à la soirée des Césars pour ensuite accompagner la reprise de « Cleo de 5 à 7 » qui sortira dans nos salles le mercredi 19 mars :  rien ne fait peur à Agnès !

 

Le LACMA de Los Angeles te consacre une très belle exposition jusqu’à la fin du mois de juin prochain. Dans “Varda in Californialand”, sont présentés : une cabane de cinéma, un grand mural de documents, des photos, plusieurs films.  Quelle est ta relation avec cette ville ?

Cette ville m’a fascinée dès que je l’ai découverte en 1967. On y a vécu 3 ans avec Jacques (Demy) et Rosalie et encore une autre fois en 1979 pour 2 ans, avec Mathieu. J’ai aimé les espaces de la ville, ceux qui y habitent, tant de variétés, de contrastes, d’exubérance et LE CINEMA. Et l’ART. Los Angeles m’inspire. C’est amusant que 40 ans plus tard, j’expose au LACMA.

Ton travail d’artiste contemporain est également présenté à la Galerie Nathalie Obadia. Ancienne élève libre de l’Ecole du Louvre, à Paris, pourquoi te considères-tu comme une «  jeune plasticienne »  ?

C’est que j’ai viré ma cutie à 75 ans de vieille cinéaste à jeune artiste. J’ai osé accepter d’exposer à la Biennale de Venise. Je n’attendais que cela. Cette nouvelle vie me plait. Exposer à la galerie Obadia me fait plaisir. Je montre ce que j’ai envie de partager, mes essais de mélanger le cinéma, la photographie, la vidéo, le temps passé et le présent. Faire sourire les visiteurs devant des vaches ou des enfants de cirque.

Tu as souvent associé le cinéma aux installations que tu concevais : Une cabane réalisée à partir de bobines de ton film  Les Créatures tourné en 1966 a été exposée à la Fondation Cartier en 2006 et à la Biennale de de Lyon (en 2009) ou celle sur la plage qui était également une cabine de projection (2010).  Quel est pour toi le lien entre cinéma et art contemporain ?

Quand le cinéma est contemporain il fait partie de l’art ; c’est le 7ème art.

Aux Etats-Unis, on t’a appelé “La Grand Mère de la Nouvelle Vague”. As-tu rencontré tes petits-enfants de cinéma ?

J’ai été une cinéaste dès 1954, tant d’autres ont créé des films depuis… De génération en génération, le cinéma vit, revit, s’invente et se transforme. Il y a beaucoup de jeunes cinéastes dont des femmes … douées.

Entre le documentaire et la fiction, tu as su montrer aux spectateurs des histoires particulières, souvent intimes qui les ont touchés. Comment choisissais-tu tes thèmes de travail ? Quelle était ton approche d’écriture scénaristique ?

Questions bien théoriques… Que ce soit un documentaire ou une  fiction, il y a un déclic et le sujet s’impose à moi. Ensuite, je prépare le film. Je lui trouve une forme. Une structure. Une cinécriture. Le hasard m’accompagne.

Dans Sans toit ni loi , dédicacé à Nathalie Sarraute, tu as contribué à révéler au public Sandrine Bonnaire qui a remporté cette année là le César de la meilleur actrice. Quel est selon toi le rapport qui doit unir la réalisatrice à son interprète ?

Une interprète ajoute sa personnalité au personnage. Mona je l’ai inventée, belle et rebelle, brusque et rageuse. Sandrine avait à peine 18 ans ; elle avait en elle de quoi incarner Mona. Notre rapport, c’était le projet, le tournage, l’équipe… Je n’ai pas joué à être sa mère. J’ai énormément aimé son instinct et la densité de son jeu. Elle est essentielle au succès de ce film… qui a gagné le Lion d’or au festival de Venise.

La restauration des films de Jacques Demy, par ses enfants et par toi, se poursuit. Quant à tes films tournés en Californie, c’est la Film Foundation et le LACMA qui ont financé la restauration de quatre films que tu as tourné en Californie – Uncle Yanco (1967), Black Panthers (1968), LIONS LOVE (…AND LIES) (1969), et Mur Murs (1981). Comment t’impliques-tu dans ce projet ?

J’ai pris très à cœur de restaurer les films de Jacques, disparu… et les enfants ont pris le relais pour les adapter aux normes actuelles de projection en fichiers numériques dits DCP pour qu’ils continuent à être projetés, en plus des DVD et des diffusions à la télévision. Quant à mes films, il est normal que je m’en occupe, que je surveille plan à plan l’étalonnage de couleurs, avec les chefs opérateurs s’ils sont encore vivants ! Je suis très reconnaissante à Martin Scorsese d’avoir convaincu la Film Foundation de payer les travaux. Et au Centre National du Cinéma français d’avoir aidé à restaurer CLEO DE 5 A 7 qui ressort en DCP dès le 19 mars prochain sur les écrans.

Ces initiatives permettent-elles au cinéma de ne pas perdre sa mémoire ?

Mais oui…

Quelle est pour toi la qualité principale d’un cinéaste ?

Une qualité principale, par exemple la détermination, ne suffit pas. Il en faut plusieurs : De la vision, de l’imagination, de la persuasion, de l’humour, de la patience, du culot, etc. etc. etc.…

 

Photos de Julia Fabry © cine-tamaris.

 

 Propos recueillis par Géraldine Lemaître Renault