Comment es-tu devenue productrice ?

J’ai toujours été cinéphile mais je viens d’un milieu plutôt orienté dans le droit, pas du tout dans le cinéma. Donc j’ai fait des études de droit, je suis partie un peu à l’étranger et quand je suis revenue, je ne savais pas quoi faire. On m’a conseillé de faire des stages dans des sociétés de production, ce que j’ai fait. J’avais auparavant une idée très vague de ce qu’était le métier de producteur, j’ai vraiment appris sur le tas. Le stage a évolué et on m’a confié la production de courts métrages. Puis j’ai rencontré Emmanuel Barraux qui avait créé 31 juin films et ne faisait que des courts, je l’ai rejoint. On s’est associé fin 2001.

Comment définirais-tu ce que c’est produire ?

Je vois ce métier comme un artisanat. Il s’agit de fabriquer un film à partir du désir d’un auteur. Pour nous, cela part toujours de l’auteur, de la sincérité de son projet et de sa capacité à nous transmettre son envie de faire le film. Une fois que nous avons décidé de travailler ensemble, nous l’aidons à le fabriquer. Par exemple, nous travaillons avec Thomas Lilti le réalisateur de Hippocrate depuis plusieurs années déjà, il a participé à l’écriture de Télé Gaucho de Michel Leclerc, le précédent film que nous avons produit. Quand Thomas nous a parlé de son projet, nous avons immédiatement vu la sincérité de sa démarche et cela nous a convaincu. Après, il s’agit pour nous de former un noyau avec le réalisateur, Emmanuel, moi et 31 juin films. Notre crédo, c’est de toujours miser sur le film. Même si parfois cela va à l’encontre d’autres intérêts, on sait que forcément à un moment donné, cela paiera.

Quel est le moment que tu préfères dans la fabrication du film ?

C’est pendant le montage, lorsqu’ on voit que le film existe. Pour Hippocrate, c’est arrivé au deuxième visionnage. Soudain, on a vu que les choses avaient pris la forme d’un film. Il était là, le film existait.

La production est aussi un métier qui nécessite une somme de compétences très larges et très diverses. Des aspects artistiques et de liens avec le réalisateur mais aussi un côté plus opérationnel et enfin une capacité de gestionnaire. Est-ce que le fait d’être deux associés vous aident à assumer ou à vous répartir ces tâches ?

Oui c’est certain. Mais on se partage les tâches depuis peu de temps, car on avait tendance jusqu’ici à tout faire à deux. Avec le temps, on a réussi à s’entourer d’une équipe : un business affaire qui s’occupe des aspects financiers, un directeur de production et une directrice de casting qui font tous nos films. Avec eux, on a trouvé une méthode qui, pour le moment, fonctionne. On se connait, on sait comment on travaille. Il y a aussi nos lecteurs et les partenaires des films… Le problème du secteur du cinéma en France, c’est qu’on ne connait pas assez les métiers des uns des autres. Si on connaissait mieux le travail des agents, des financiers, des distributeurs et s’ils connaissaient bien notre travail, on arriverait sans doute à mieux travailler ensemble. Par exemple, une chaine reçoit environ 300 projets de films par an et ne peut en faire que 30 : avec cette information, on peut mieux comprendre leur choix.

Vous rencontrez en ce moment un très gros succès avec Hippocrate (près d’un million d’entrées) mais avant ce succès, vous avez vécu une sortie difficile avec celle de Télé Gaucho…

Ah oui en effet ! Mais malgré le fait qu’il n’ait pas marché en salle, je continue à énormément aimer ce film. Je sais avec quelle sincérité Michel Leclerc l’a fait et au fond de moi je pense qu’il va devenir culte justement parce personne ne l’a vu ! La différence d’accueil de ces deux films est un peu mystérieuse pour nous car nous avons fait les deux films avec le même investissement, le même travail, la même sincérité. Cela prouve bien qu’il n’y a pas de recette pour réussir. C’est justement le risque d’une industrie de prototype comme l’est le cinéma. Avec Hippocrate, on a aussi participé à une très belle rentrée pour le jeune cinéma français. De fin août à début octobre, ce sont des films comme « Les Combattants », « Party Girl », « Bande de filles » et Hippocrate qui ont marqué les esprits. C’est très réjouissant pour tout le monde et très encourageant pour tous les producteurs, ça veut dire que le succès peut nous arriver à tous.

Qu’est-ce que le succès d’Hippocrate a changé pour vous ?

Avec le succès d’Hippocrate sont apparues des responsabilités énormes et une grosse pression pour les prochains films. Finalement, ça n’est pas tellement une période d’euphorie, c’est au contraire lourd à porter pour la suite. Notamment pour le prochain film de Thomas Lilti qu’on produit en ce moment. Ce nouveau projet arrive tout de suite après Hippocrate donc certains pensent qu’on a tout gagné et qu’on n’a plus besoin d’eux, pourtant nous sommes toujours une petite structure, nous produisons environ un film par an et nous avons envie de garder ce rythme. Mais cette relation que nous avons construite avec Thomas va dans le sens de ce que je voudrais : construire toute une filmographie avec un réalisateur.

Penses-tu que trop de films sont produits en France ?

Non, il faut continuer à produire beaucoup. C’est la base à partir de laquelle peuvent émerger des films comme Hippocrate ou Party Girl… Certes, il y a trop de gros films pas bons mais si le système change pour produire moins, ce ne seront pas ceux-là qui en pâtiront, ce seront les films de 31 juin qui ne se feront plus.

Propos recueillis par Morgane Le Roy