Quel est ton parcours ?

J’ai commencé par la peinture puis j’ai fait un peu de graphisme. Assez vite, j’ai fait des études de cinéma et pour finir, je suis rentrée à l’école Le Fresnoy, un établissement de formation artistique audiovisuelle à Tourcoing. J’ai rencontré, en dehors de la formation, un producteur de cinéma. On a travaillé sur un projet de court-métrage L’escale que j’ai tourné un an après la fin de mon école. J’ai également réalisé un film au Fresnoy, Seul à seul. Ensuite, le court-métrage L’escale a été vu par Emmanuel Chaumet (Ecce Films) avec lequel j’ai fait un autre court-métrage, Rendez à Stella Plage, puis mon long-métrage, Ma Belle Gosse, sorti en septembre 2013.

Quel est ton processus de création dans l’écriture ?

Je mets beaucoup de temps à arriver à l’écriture. Ce n’est pas ce qui me vient intuitivement. J’ai un rapport très instinctif à la création et le fait de hiérarchiser mes idées pour l’écriture me demande beaucoup d’effort. Du coup, je laisse cette étape pour la toute fin. Avant j’accumule des ingrédients sur ma table de travail, des images, parfois des idées de scènes, des personnages, des décors, des choses que je peux entendre, ou une exposition que j’ai pu voir. Ensuite, j’essaye de trouver de la cohérence dans tout ça. J’ai l’intuition que chacun de ces éléments a quelque chose à faire avec les autres, mais je ne sais pas encore quoi. J’essaye en dernier lieu de trouver un récit qui fait le lien entre tout ça.

Est-ce que tu aimerais continuer à travailler dans ce sens, ou est-ce particulièrement  lié à « Ma Belle Gosse » ?

Pour l’instant, c’est ce que je fais. J’aimerai plus m’intéresser au récit, mettre en place un fil rouge qui tiendrait le spectateur du début jusqu’à la fin. C’est le B.A.-BA du cinéma, mais comme je viens de l’art contemporain, j’accordais plus d’importance à l’image. Le travail avec les comédiens durant Ma Belle Gosse m’a donné envie de les faire travailler sur un texte. Ça ne vient pas forcément à l’encontre d’une certaine fraîcheur.

As-tu d’autre particularité dans ton travail ?

D’abord, ça a tout de suite fonctionné avec Ecce Films parce qu’il met en route le processus de création avant même d’avoir de l’argent ou le scénario. On rentre en casting ou en repérage au moment où on le souhaite, même au stade de l’écriture.

L’autre particularité, c’est que je ne demande pas aux comédiens d’apprendre un texte. Pour Ma Belle Gosse, il y a eu une grande part d’improvisation. Certes, le producteur avait une continuité dialoguée pour obtenir les financements, et les comédiens adultes avaient lu le texte, mais les enfants n’avaient rien lu. Je n’ai travaillé qu’à l’oral avec eux. En revanche, ils étaient capables de faire un arbre généalogique de la famille fictive sans faire d’erreurs, ils connaissaient toutes les histoires de famille qui ne sont pas forcément indiquées dans le film.

Pour le casting, j’ai également choisi des « blocs de famille », à la fois parce que j’avais peu de temps mais également parce que cela m’intéressait de diriger un enfant avec son parent. Mon parti pris était de prendre des membres d’une même famille. Je trouve que cela prend une autre dimension.

Ou travailles-tu ?

Chez moi. Idéalement, j’aimerais avoir un lieu dédié à la création. Un atelier par exemple pour pouvoir tout laisser en plan : les papiers, les livres, les images afin de fermer la porte et de revenir le lendemain.

Quand travailles-tu ?

Le matin. Une fois que j’ai déjeuné, cela ne fonctionne plus. Du coup, je repousse le déjeuner le plus loin possible.

Comment est née l’idée de « Ma Belle Gosse » ?

C’est arrivé à l’une de mes amies quand nous avions 17 ans. Je me suis inspirée de son histoire, de cette incompréhension et de cette fascination que j’avais pour elle. Et également de cette gêne que j’ai ressentie vis-à-vis d’elle. Elle prenait à bras le corps cette histoire d’adulte tout en s’isolant des autres. Dans le film, le personnage se pense isolé mais s’isole lui-même.

Tu utilises beaucoup l’ellipse dans ton long-métrage, ce qui laisse une grande place à l’imagination du spectateur, peux-tu nous en parler  ?

Dans le cas de la séquence de la dispute entre le père et sa belle sœur par exemple, ce qui m’intéressait de montrer dans la séquence suivante, c’est que le personnage concerné par cette dispute (Maden, la fille) soit face à son père. Je voulais que le spectateur les voit ensemble tout de suite après. Et tout ce qui était entre ces deux scènes – dispute du père avec sa belle sœur et scène du père et de Maden – m’intéressait moins. Les regards entre le père et la fille me semblaient plus essentiels que le reste. Je voulais juste ne pas donner plus d’importance à la dispute. Je préfère aller directement à l’objectif que je voudrais montrer. Je n’aime pas les films qui utilisent la violence pour seul effet.

Peux-tu nous parler du montage ?

Je me suis retrouvée au montage avec un film qui n’a pas été découpé avant, dans lequel on ne peut pas se référer à un numéro de séquence ou à un numéro de plan. Il a été tourné en longs plans séquences. Quand on arrive au montage, on peut relire le scénario, mais on ne peut pas reprendre le film avec les numéros des plans. On a des séquences filmées comme pour un documentaire à partir des séquences que j’ai écrites. Il n’y a qu’une scène que j’ai tournée deux fois. Le travail d’écriture se finit au montage. Avec le même film, je peux faire plusieurs films.

Quelle est la frontière entre les courts-métrages de cinéma et les vidéos d’art contemporain ?

Il y aura toujours un débat là-dessus. Il est très difficile d’exister dans les deux univers. Dans le cinéma, ce qui me plait c’est de travailler avec une équipe, animée par une exigence matérielle satisfaite. Bizarrement, cette exigence devrait être celle de l’art contemporain, mais il y a très peu d’artistes qui peuvent se permettrent de faire quelque chose de très beau plastiquement parlant. Le collectif me plait dans le cinéma ; le problème avec l’art contemporain est qu’on attend que l’artiste fasse tout lui-même. J’y arrive moins bien. Et enfin, j’ai de plus en plus envie de travailler le récit.

Quel est ton prochain projet ?

Je travaille sur un nouveau long-métrage. J’ai tous les éléments sur ma table. J’ai participé l’été dernier à « De l’écrit à l’Ecran », une résidence d’écriture à Lyon. Et j’ai également un autre projet, plus court, plus léger, peut-être dans l’art contemporain.

Propos recueillis par Géraldine Lemaître Renault