La Belle Vie (voir la critique ici) de Jean Denizot est la première fiction que tu as montée à sortir en France. Qu’est-ce que le format long métrage change pour un monteur?

Par rapport aux courts métrages, il faut acquérir un recul global. Dans un montage de quinze minutes, on voit très vite ce qui ne fonctionne pas. Quand un film dure une heure trente, on ne le regarde pas en entier tous les jours, ça tuerait le regard. On choisit mieux les moments où on le visionne, il y a plus de choses à regarder, plus d’enjeux, plus de récit, donc il ne faut pas se laisser déborder.

L’autre différence tient à la pression qui entoure le film et qui n’existe pas ou peu pour les courts. Cependant, La Belle Vie est un vrai film d’auteur, nous avons été très libres.

C’est aussi le premier film du réalisateur Jean Denizot. Comment se sont passées votre rencontre et votre collaboration ?

Jean Denizot et moi avons fait nos études ensemble, on se connait très bien. Pourtant, La Belle Vie a été notre première collaboration. Le fait de se connaître en amont du projet facilite énormément les choses, on avance beaucoup plus vite. Une grande partie du travail de montage repose sur la compréhension mutuelle.

Nous nous sommes inspirés d’un processus que j’avais expérimenté sur Love and Bruises de Lou Ye. Le réalisateur m’avait sollicité en tant qu’assistant pour monter les séquences au fur et à mesure du tournage, il voulait voir le film avancer et pouvoir adapter sa mise en scène en fonction.

Pour La Belle Vie, on a procédé presque de la même manière. Les lundis, je recevais les images tournées la semaine précédente, je les montais rapidement, instinctivement, et j’envoyais un montage à Jean. Ça lui permettait de se rassurer sur des décisions de mise en scène ou de retourner des plans.

De mon côté, je faisais une sorte de première version « instinctive » du film, longue, difforme, mais nécessaire. Et du coup, lorsqu’on s’est retrouvé ensemble dans la salle de montage après le tournage, la première chose que l’on a faite, c’est visionner un premier montage du film ! Ainsi nous avons pu identifier tout de suite les scènes qui ne colleraient pas. Ça nous a permis de gagner en efficacité.

A quel moment de ton parcours dans le cinéma est née l’envie d’écrire des romans?

J’ai toujours été cinéphile et j’ai eu envie de faire du cinéma depuis tout petit. Après le bac, très logiquement, je me suis orienté vers des études de cinéma.

En parallèle, j’ai toujours été passionné par les livres, les romans en particulier. De façon très abstraite, j’ai toujours eu envie d’écrire. Mais j’ai longtemps été incapable d’écrire autre chose que des récits de voyages et des lettres d’amour !

En dernière année à la Fémis, des idées éparses se sont greffées les unes aux autres et ont donné le projet du roman Le temps d’arriver. D’un côté, je voulais que ce soit l’histoire d’un voyage : c’est un thème qui m’a toujours passionné, que ce soit dans mes goûts artistiques et dans ma pratique de la randonnée en solitaire. De l’autre, j’avais l’idée d’écrire sur un jeune homme qui ne se remet pas d’une rupture et qui veut transformer sa mélancolie en une sorte de rébellion aventureuse. Les deux idées réunies ont abouti à l’histoire de ce jeune parisien qui part à pied à Marseille pour retrouver celle qu’il aime.

Comment t’y es-tu pris pour écrire ce livre et pour trouver un éditeur ?

Une fois que j’ai eu en tête le début et la fin, je les ai couchés sur papier. Puis, je me suis donné du temps pour faire grandir le voyage, y incorporer des expériences que j’avais déjà vécues et celles que j’allais vivre. Je gardais ainsi une forme de légèreté et j’abordais l’écriture comme une aventure humaine.

J’ai écrit entre deux montages, et, au bout de quatre ans, je tenais une première version qui me satisfaisait. Je l’ai envoyée à Ludovic Escande qui publie beaucoup de premiers romans dans la collection L’Arpenteur de Gallimard  (cliquez ici) . J’en avais lu trois et j’avais senti – dans le style et dans les types de récit – que ça pourrait coller avec le mien. Le roman lui a beaucoup plu et on a commencé à travailler ensemble.

Je me suis alors retrouvé avec Ludovic dans une relation similaire à celle qui existe entre un réalisateur et un monteur. Il m’a proposé des pistes de travail pour améliorer le roman, comme enlever un personnage ou bien accélérer certains passages. C’était de l’ordre du montage, j’étais dans mon bain.

N’as-tu jamais pensé à écrire pour le cinéma ?

Non, pour moi, ce sont deux pratiques différentes.

Ecrire pour le cinéma, c’est accepter le temps qui sépare l’écriture de sa concrétisation au tournage. Et puis c’est énormément de compromis ! Cela m’a bloqué pour écrire ou réaliser des films.

J’aime l’aspect instantané de la création : au montage, quand on veut faire un raccord, on le fait et on voit le résultat. Dans le travail d’écriture romanesque, on a une idée de chapitre, on l’écrit. Dans les deux cas, la création et le récit passent de notre esprit à nos mains sans intermédiaire. En cela, l’écriture et le montage sont assez similaires.

Pourtant ces deux pratiques paraissent très éloignées l’une de l’autre ?

Oui et non !

Le monteur est en lien avec le réalisateur bien sûr, mais aussi le producteur, l’assistant monteur, le monteur son, le compositeur … on est rarement seul. Quand je me suis attaqué à l’écriture du roman, me retrouver seul avait un côté grisant. Et puis, écrire c’est fascinant : on peut tout faire, on invente un monde en quelques minutes.

Au début de l’écriture, je me sentais loin du cinéma. Puis au fil des mois j’ai réalisé que j’en étais finalement très proche. J’avais besoin de voir les images dans ma tête, comment le personnage est-il habillé, la lumière, le décor… Je construisais mentalement le plan de cinéma. Je me suis alors rendu compte que j’avais ce qu’on appelle une écriture de l’image, une écriture cinématographique.

Le temps d’arriver est cinématographique – les traversées de paysages et le côté road-movie – mais c’est aussi très intime. Un « je » s’adresse à un « tu », on est loin du cinéma.

Les deux se confrontent sans cesse. D’un côté, le voyage, les rencontres, les paysages, les imprévus, et de l’autre, l’intimité du récit construit presque comme une lettre d’amour. Donc le roman est, par certains aspects, très cinématographique et par d’autres, très littéraire.

Est-ce que l’écriture a changé des choses dans ton travail de monteur ?

Pratiquer l’écriture romanesque m’aide à mieux penser le récit au moment du montage, particulièrement dans le documentaire où la question du récit se pose davantage au montage. En fiction, sauf exception, le film sera quasiment le scénario. Mais dans le documentaire, c’est au montage, à partir de la masse d’images et d’angle de récits possibles, que l’on détermine ce qu’on va raconter et comment… Le fait que j’écrive des histoires m’aide à « coécrire » le récit avec les documentaristes.

Mon travail de monteur nourrit aussi mon travail d’écriture, notamment sur les questions de rythme. Le rythme est une préoccupation permanente du monteur, et j’ai mis le rythme au cœur de mon écriture.

A la question « Que fais-tu dans la vie ? » tu réponds monteur ? écrivain ? les deux ?

D’un point de vue structurel et social, mon « vrai » métier, c’est le montage. Mais depuis que j’ai commencé l’écriture de mon deuxième roman, je commence à assumer ce « statut parallèle » d’écrivain. Par ailleurs, bien qu’irréguliers, mes revenus issus des droits d’auteur de mon livre, des rencontres que j’anime dans les lycées et des bourses d’écriture, me font prendre conscience du fait qu’écrire peut être une activité professionnelle. Avec toutefois une différence essentielle : personne ne va venir me chercher pour écrire. Mon éditeur me fixe des deadlines, des proches et des inconnus me pressent pour terminer mon deuxième roman, mais malgré ça, cela reste mon aventure à moi ! L’auto-discipline est donc très importante.

Quelles sont tes références littéraires?

De nombreux auteurs américains comme Kerouac, Paul Auster et Jack London, notamment Martin Eden – c’est d’ailleurs une référence que je partage avec Jean Denizot, il traverse nos univers respectifs. Jean et moi avons la même envie de raconter des histoires qui se passent en France – c’est notre pays, notre culture, là où l’on vit – et de les nourrir de notre culture américaine, acquise par les films et les livres.

Dans un tout autre registre, je citerais Georges Perec et l’auteur argentin Santiago Amigorena. D’ailleurs, il fait aussi du cinéma !

Quels sont tes projets ?

Pour ce qui est du cinéma, j’ai monté un documentaire sur Only Lovers left alive de Jim Jarmusch qui sera sur le DVD du film qui sort fin juin. Là je viens de terminer un documentaire de Céline Gailleurd et Olivier Bohler sur le philosophe Edgar Morin et j’attaque un court métrage de Lévon Minasian. Cet été, je pars au Maroc pour monter le deuxième long métrage de Mohamed Chrif Tribak.

En ce qui concerne mes activités littéraires, j’ai écrit une série de nouvelles autour de thèmes très prochede ceux du temps d’arriver la rupture, le départ, le voyage Elles seront publiées séparément dans des revues. L’une d’elles reprend un personnage du roman que j’avais accepté de supprimer sur les conseils de mon éditeur. J’étais tellement en colère contre le meurtre de ce personnage que je lui ai consacré une nouvelle! C’est une forme de revanche de l’écrivain sur le monteur : au cinéma on ne peut pas réutiliser un personnage coupé mais en littérature c’est possible.

En ce moment, j’écris un deuxième roman, L’Engagement. L’histoire commence au début des années 70 en Italie, et suit le destin d’un jeune homme sur quinze ans.

Propos recueillis par Morgane Le Roy